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Freeride : pourquoi les Jeux olympiques divisent déjà la discipline ?

Ancienne membre de l’équipe de France de ski alpin, aujourd’hui engagée sur le circuit freeride, Léa Chapuis nous livre son regard sur une discipline qu’elle connaît des deux côtés : celui de la compétition et celui de la montagne. Alors que le freeride va intégrer le programme des Jeux olympiques d’hiver des Alpes françaises 2030, elle décrypte son fonctionnement, ses valeurs et les interrogations que cette évolution suscite.

Crédit images Antoine Fournier

Le freeride fera son entrée aux Jeux olympiques d’hiver de 2030, dans les Alpes françaises. Je mesure autant les opportunités que les interrogations que cette décision suscite.

Pour certains riders, c’est une reconnaissance historique. Pour d’autres, c’est tout l’inverse : voir la discipline de ski la plus « free » rejoindre la FIS et l’olympisme a de quoi faire grincer des dents. L’exemple d’autres disciplines, comme le snowboard ou le skicross, dont la professionnalisation n’a pas toujours fait l’unanimité auprès des pratiquants, nourrit ces inquiétudes. 

À l’inverse, beaucoup y voient une formidable opportunité de faire découvrir le freeride au grand public et de permettre aux athlètes de vivre davantage de leur sport.

Avant de comprendre pourquoi cette annonce divise autant, encore faut-il comprendre ce qu’est réellement le freeride.

Le freeride, une discipline unique

Réduire le freeride à du ski hors-piste serait réducteur car pratiquer ce sport va bien plus loin qu’un itinéraire hors-piste classique.

Le principe est de descendre une face hors-piste en choisissant sa propre ligne. Il n’y a ni portes ou tracé imposés comme en alpin, ni modules comme en freestyle ou en backcountry. Chaque rider construit sa descente en fonction du terrain, des conditions de neige, des rochers, des couloirs ou des ruptures de pente qu’il décide d’emprunter.

Crédit images Garnomo Studio

L’objectif n’est pas uniquement d’aller vite ou de sauter les plus grosses barres rocheuses. Un bon run est un équilibre entre engagement, contrôle, fluidité, choix de ligne, créativité, qualité des sauts, technique de ride et figures freestyle. En d’autres termes, un excellent freerider est capable de rider partout : dans 60 cm de poudreuse comme sur une neige soufflée, dans un couloir étroit comme sur une face ouverte, à 35° comme à plus de 50°.

C’est précisément cette capacité d’adaptation qui fait toute la difficulté de la discipline. Lorsqu’un rider associe cette polyvalence à des figures freestyle parfaitement exécutées dans un terrain aussi exposé, il atteint ce qui se fait de mieux aujourd’hui en freeride de compétition.

Des pentes vierges aux premières compétitions

Le hors-piste existe depuis les débuts du ski. Le freeride de compétition, lui, est beaucoup plus récent. À la fin des années 1970, le développement du snowboard popularise une approche plus fluide et plus « surfée » de la neige profonde. Inspirée par cette culture, une nouvelle génération de skieurs commence à rechercher davantage de liberté dans les terrains naturels. Puis, au début des années 2000, les premiers riders apportent une nouvelle dimension à la discipline en intégrant des grabs, des rotations et une manière beaucoup plus créative d’utiliser le relief. C’est également à cette période que les compétitions commencent à se structurer.

En 1996 est organisée la première édition de l’Xtreme de Verbier, sur le Bec des Rosses, par Nicolas Hale-Woods et Philippe Buttet. La même année, Shane McConkey crée l’IFSA (International Freeskiers and Snowboarders Association), chargée d’encadrer les compétitions en Amérique du Nord.

Douze ans plus tard, Nicolas Hale-Woods crée le Freeride World Tour (FWT), un circuit réunissant les meilleurs freeriders de la planète.

Comment se déroule une compétition de freeride ?

C’est probablement ce qui surprend le plus un spectateur venu du ski alpin : une compétition de freeride ne ressemble à aucune autre.

Chaque run est unique, impossible à reproduire à l’identique et largement influencé par les conditions de neige, la météo et les choix du rider. C’est justement cette part d’incertitude qui fait tout le charme de la discipline, mais aussi toute sa complexité lorsqu’il s’agit de la juger.

Lors d’une compétition, les riders disposent d’un temps pour effectuer le repérage de la face. Cela consiste à observer, de loin, la montagne qui a été choisie pour la compétition. Au préalable, une réunion d’avant-course (rider meeting) leur aura fourni les informations nécessaires au bon déroulé de ce repérage : les zones interdites sous peine de disqualification, les secteurs où la neige est bonne, ceux où elle l’est moins, ainsi que tout autre élément jugé utile par les organisateurs. Les riders observent la face aux jumelles afin de déceler le moindre détail leur permettant de se faire une idée la plus précise possible de ce qu’ils auront sous leurs skis ou snowboard au moment de réaliser leur run. 

Chaque rider choisit ensuite sa « ligne », c’est-à-dire l’itinéraire qu’il estime le plus à même de lui permettre de remporter la compétition. Cette ligne est propre à chaque rider et ne doit pas être annoncée. Il est fréquent qu’un rider la modifie au dernier moment, voire directement pendant son run, si les conditions rencontrées ne sont finalement pas celles qu’il avait imaginées.

Crédit images Freeride World Tour – FWT

Les trois juges de la compétition disposent d’un document de référence, le Rulebook, qui définit précisément les critères de notation. Concrètement, chaque rider s’élance de la « start gate » avec une base de 50 points. Les juges construisent ensuite sa note en fonction de plusieurs critères : la difficulté de la ligne choisie, la taille des sauts, les figures réalisées, la qualité de la technique de ride, le contrôle, la fluidité et l’impression générale laissée par le run. À l’inverse, certaines fautes font perdre des points : un backslap (lorsqu’un rider tape le dos au sol à la réception d’un saut), une perte de contrôle, une trajectoire qui donne l’impression que le rider subit le terrain plutôt qu’il ne le maîtrise, ou encore une hésitation marquée avant un saut.

En théorie, ce système permet d’harmoniser les notes. En pratique, chaque juge possède inévitablement sa propre sensibilité. Certains viennent du ski alpin, d’autres du freestyle et d’autres encore du snowboard. Tous n’accordent donc pas exactement la même importance au style, à la fluidité ou à la technicité de la ride et des figures. C’est pourquoi le Rulebook laisse également une place à une appréciation globale du run, qui permet aux juges de départager deux descentes pourtant très similaires. C’est aussi pour cette raison que certaines décisions sont parfois contestées par les riders.

Avant le départ du premier rider, la montagne est sécurisée par les pisteurs et les guides. Les risques d’avalanche sont évalués, certaines zones sont interdites et les conditions de neige analysées. Malgré cela, le risque zéro n’existe pas. Brouillard, secours héliportés ou avalanche peuvent interrompre une compétition pendant de longues minutes. Un run dure en moyenne deux minutes. Une compétition réunissant une centaine de riders dépasse facilement les trois heures et peut durer beaucoup plus longtemps lorsque les interruptions se multiplient.

Comment s’organisent les circuits de compétition en freeride ?

Aujourd’hui, deux organisations collaborent afin d’organiser le freeride mondial.

L’IFSA (International Freeskiers & Snowboarders Association) supervise les compétitions sur le continent américain. Le FWT (Freeride World Tour), lui, encadre les compétitions en Europe, en Asie et en Océanie. C’est également lui qui organise le circuit Coupe du Monde, qui porte d’ailleurs le même nom.

Pour accéder à cette Coupe du monde FWT, un rider doit gravir plusieurs échelons. Tout commence sur le circuit FWT Qualifier, composé de compétitions classées de une à quatre étoiles. Les compétitions 1* sont ouvertes à tous. À mesure que les résultats s’accumulent, les riders marquent des points qui leur permettent d’accéder aux compétitions de niveau supérieur.

Si vous connaissez le ski alpin, imaginez une sorte de WCSL. Plus le classement du rider est bon, plus il a de chances d’être accepté sur les compétitions de l’échelon supérieur. La différence, c’est que ce classement, appelé Seeding List, est calculé uniquement à partir des trois meilleurs résultats obtenus au cours des 52 dernières semaines.

Les meilleurs riders des FWT Qualifiers accèdent ensuite au FWT Challenger, véritable antichambre du circuit mondial.

À partir de là, les deux régions fonctionnent encore légèrement différemment, l’IFSA et le FWT ayant conservé leur propre système de qualification. Mais l’objectif reste le même : décrocher l’une des rares places permettant d’intégrer le FWT la saison suivante. Les meilleurs des Challengers de chaque région (Amérique et Europe/Asie/Océanie) se retrouvent ainsi sur le circuit mondial. À l’inverse, lorsqu’un rider est relégué du FWT faute de résultats suffisants, il retourne sur le circuit Challenger de sa région d’origine.

Ainsi, une fois arrivé sur le FWT, rien n’est acquis. Après les quatre premières étapes de la saison, un cut est effectué. Seuls les meilleurs poursuivent l’aventure jusqu’aux finales, qui comptent deux compétitions supplémentaires, et assurent leur place sur ce même circuit mondial la saison suivante. Les autres redescendent sur le circuit Challenger et devront se battre pour retrouver leur place l’hiver suivant.

Une saison sur le FWT ne compte que six compétitions. Contrairement à de nombreux autres sports où les occasions de se rattraper sont nombreuses, chaque résultat pèse énormément. Il faut être performant très rapidement, avec très peu de droit à l’erreur. Certains riders adoptent alors une stratégie plus prudente afin d’assurer leur maintien. D’autres choisissent de tout miser sur des lignes plus engagées. C’est aussi ce qui fait la richesse du freeride en compétition : au-delà du niveau technique, chaque échéance est un équilibre entre prise de risque et gestion tactique.

L’hiver 2025/2026 a été particulièrement perturbé. Plusieurs étapes du FWT ont été annulées faute de conditions d’enneigement suffisantes, contraignant les organisateurs à effectuer le « cut » de mi-saison après seulement deux compétitions. Les riders concernés ont ensuite eu la possibilité de tenter de retrouver leur place sur le circuit mondial en participant aux FWT Challengers en fin de saison. En complément du système de qualification, l’organisation du FWT peut également attribuer des « Wild Cards », c’est-à-dire des invitations permettant à certains riders de participer à une compétition ou à une saison complète sur un circuit sans passer par le processus de qualification classique. Ces invitations, annoncées en début de saison, peuvent concerner différents niveaux de compétition.

Le paradoxe du freerideur

En tant que freerideuse, je peux dire que le freeride m’a appris à mieux comprendre la montagne et à dépasser la simple comparaison avec les autres. 

En compétition, mon objectif n’est pas uniquement de battre les autres rideuses. Il est surtout de choisir une ligne ou une figure qui me fait progresser et que j’estime capable de réaliser.

C’est aussi ce qui rend cette communauté unique. Femmes, hommes, skieurs et snowboardeurs partagent les mêmes compétitions, les mêmes voyages et les mêmes soirées. 

L’ambiance ressemble davantage à un groupe d’amis parti rider qu’à une organisation rigide prônant la compétition au détriment du partage. La particularité du freeride, c’est aussi qu’il faut parfois organiser sa saison autour des entraînements, des compétitions… et des visites à l’hôpital.

En effet, il est courant que notre passion nous rappelle brutalement les risques parfois mortels qu’elle implique. Cela est valable pour d’autres disciplines, comme le ski alpin par exemple, mais relève plus de l’exceptionnel dans ce cas précis que de la répétition dans notre cas.

Nous continuons quand même d’aller chercher cette sensation indescriptible, mais renforçons notre vigilance à mesure que les années passent. 

Le paradoxe du freerideur, c’est donc cette ambivalence dans laquelle nous évoluons. Cette sorte d’équilibre que nous essayons de trouver entre responsabilité et plaisir. 

Nous défendons d’ailleurs une montagne sauvage, mais parcourons parfois des milliers de kilomètres en avion pour la rejoindre.

Nous dépendons de l’enneigement naturel, mais notre mode de vie contribue aussi, à son échelle, au réchauffement climatique.

Nous recherchons la liberté, mais acceptons volontairement les contraintes de la compétition.

Ces contradictions ne sont pas propres au freeride. Elles traversent la plupart des sports de haut niveau. Pour autant, il reste l’une des disciplines hivernales les moins artificialisées. Le FWT ne compte que six compétitions par saison, loin des dizaines d’épreuves organisées dans d’autres disciplines comme le ski alpin. Les faces ne sont ni remodelées ni recouvertes de neige de culture, contrairement à certaines compétitions de slopestyle ou de big air. Le FWT tente également de sensibiliser les riders aux enjeux de sécurité grâce à la formation WEMountain, obligatoire pour les athlètes du FWT et du FWT Challenger.

Le freeride n’échappe donc pas aux défis environnementaux et sociaux. Comme beaucoup d’autres sports, il cherche encore l’équilibre entre sa passion pour la montagne et l’impact que sa pratique peut avoir sur celle-ci et sur les pratiquants.

Les Jeux olympiques : opportunité ou menace ?

C’est dans ce contexte qu’arrive l’annonce de l’entrée du freeride aux Jeux olympiques de 2030.

Pour certains, cette décision représente une reconnaissance historique. Elle pourrait permettre aux riders de mieux vivre de leur discipline, de bénéficier de statuts officiels facilitant l’accès aux études aménagées, d’attirer davantage de partenaires ou de mécènes, et d’offrir au freeride une visibilité inédite auprès du grand public.

Pour d’autres, cette annonce suscite davantage d’inquiétudes que d’enthousiasme. L’exemple du ski alpinisme, dont l’épreuve olympique a été profondément adaptée pour répondre aux contraintes des Jeux, nourrit les craintes d’une partie de la communauté. Beaucoup redoutent que le freeride soit, lui aussi, amené à évoluer pour devenir plus lisible, plus télévisuel ou plus simple à organiser, au risque de perdre une partie de ce qui fait aujourd’hui son identité.

Beaucoup craignent que les Jeux olympiques fassent évoluer, voire disparaître, l’essence même du freeride. Pourtant, cette essence a déjà été mise à l’épreuve à plusieurs reprises. Les compétitions, la professionnalisation, les sponsors, les productions vidéo, les réseaux sociaux ou encore l’arrivée du FWT ont profondément transformé la discipline depuis une trentaine d’années. Malgré ces évolutions, nombreux sont ceux qui estiment qu’il existe encore aujourd’hui un « esprit freeride » qu’il faut préserver.

Crédit images Antoine Fournier

Peut-être est-ce justement la preuve qu’une discipline ne perd pas son identité au premier changement qu’elle rencontre. Elle évolue, s’adapte, se réinvente, tout en conservant ce qui la rend unique. Les Jeux olympiques ne seront peut-être pas une rupture, mais une étape supplémentaire de cette évolution. Une étape qui devra naturellement être abordée avec vigilance, afin que les contraintes du spectacle ou de l’organisation ne prennent jamais le pas sur l’ADN de la discipline. 

Mais ce débat soulève finalement, à mon sens, une question plus large : qu’est-ce qu’un freerideur « puriste et digne » du freeride aujourd’hui ?

Est-ce celui qui refuse les Jeux olympiques ?

Celui qui ne fait pas de compétition ?

Celui qui privilégie les projets vidéo à la recherche de résultats sportifs ?

Ou celui qui refuse toute forme de mise en scène, réseaux sociaux compris ?

Car le freeride s’est construit autour d’une idée simple : celle de rider librement, exempté de tout cadre…