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Mes moments JO à Bormio

J’avais un plan ski alpin pour ces JO : Bormio, les Bleus, la vitesse, le slalom. Avec aussi un œil sur Cortina, et l’idée de vivre la dernière page olympique d’Alexis Pinturault, et d’autres champions.

Les Jeux ont répondu autrement. Sans prévenir, comme souvent en ski. Alors j’ai gardé l’essentiel, sans chronologie : les scènes, les mots, les surprises, les émotions brutes. Et à un moment, une colère, restée froide.

Moment de choisir

Au printemps 2025, j’ai dû trancher pour mon camp de base aux JO. Pour Milan–Cortina 2026, j’ai choisi Bormio. Deux raisons, simples et assumées. D’abord, je me voyais déjà célébrer sur TopSkiNews des médailles françaises, en vitesse et en slalom. Ensuite, je voulais vivre de près la dernière page olympique d’Alexis Pinturault, Victor Muffat-Jeandet et Adrien Théaux.
Mais au final, la France n’a gagné aucune médaille en ski alpin à Bormio. Et, aussi improbable que cela paraisse, aucun des trois n’a été sélectionné.
Au bout du compte, c’est aussi ça, suivre le ski : l’imprévu en grand format, avec un tiramisu de bon aloi en lot de consolation.

Moment de colère froide

Avant même le premier portillon, la polémique s’impose. En cause : les quotas de sélection, nouvelle formule. Les règles sont complexes, oui. Mais leurs effets étaient prévisibles, presque mécaniques. Des athlètes sont partis vers de petites nations. On le voyait venir depuis mi-2024. Et les grandes nations ont payé la facture. Car non, 6 + 1 + 8 ne feront jamais 22.
Mais le plus frustrant, ce n’est pas le calcul. C’est l’absence d’anticipation. À l’arrivée, on a bousculé des carrières et des rêves.
Le grand public a découvert, sidéré, l’absence de têtes d’affiche françaises.
Moi, j’ai surtout vu un rendez-vous abîmé avant même d’avoir commencé.

Quelques titres de presse très illustratifs de la séquence sur les quotas pour la sélection ski alpin française

Moment curieux

J’arrive à Bormio la veille de la descente. Cela devait être une mise en bouche olympique. J’attendais une ville en mode Jeux, une foule dense, prête à s’enflammer pour ses champions : Giovanni Franzoni, Dominik Paris, Mattia Cassé.
Je trouve des rues calmes, presque ordinaires. Oui, il y a des volontaires en tenues Milan–Cortina 2026, mais l’atmosphère reste sage. Je cherche le village olympique : ici, les athlètes français, suisses, autrichiens… sont à l’hôtel. Je pousse la porte de l’office du tourisme. Je demande où voir la flamme, comme à Paris 2024 aux Tuileries. Réponse nette : pas ici. La vasque est à Milan et à Cortina.
Le lendemain, place à l’épreuve reine. L’ambiance ressemble à une Coupe du monde, pas à un rendez-vous planétaire. Ajoutez l’éclatement des sites, Bormio et Cortina, à des heures de route l’un de l’autre, et vous comprendrez ma sensation : la magie des Jeux, je ne l’ai pas complètement trouvée. Je n’étais pas le seul. « Il n’y a pratiquement aucun esprit olympique ici », avait lâché Marco Odermatt peu après son arrivée à Bormio.

Moment en or, trois fois !

Nom : von Allmen. Prénom : Franjo. Première olympiade, et déjà une empreinte de géant. Six jours plus tôt, en Coupe du monde à Crans-Montana, il avait frappé. Une descente de patron, un signal. À Bormio, le signal devient confirmation : dossard 8, sous le soleil, il colle une claque au chrono de Marco Odermatt parti juste avant lui. Von Allmen a survolé la Stelvio. Il s’offre l’or olympique en descente, et succède à un autre Suisse : Beat Feuz. Restait le plus dur : attendre. Il souffle vraiment quand Giovanni Franzoni prend la deuxième place. Von Allmen résume : « Ça ressemble à un film. Pas réel. »
Lundi, place au combiné par équipes, grande nouveauté de ces Jeux. Von Allmen pose la base en descente, deuxième temps. Puis Tanguy Nef termine le travail en slalom. Pas encore de podium en Coupe du monde, mais une manche « stratosphérique », selon ses mots. À l’arrivée : l’or, et un duo suisse qui frappe fort.
Mercredi, von Allmen remet ça en Super-G : même piste, même autorité. Dossard 7, meilleur chrono, devant Ryan Cochran-Siegle, argent, et Marco Odermatt, bronze.
Trois courses, trois titres, trois médailles d’or. Et une impression constante : tout est sous contrôle. À 24 ans, il entre dans une caste rare. Troisième skieur à faire le triplé sur une édition, après Toni Sailer (Cortina 1956) et Jean-Claude Killy (Grenoble 1968).
Sur la Stelvio, la Suisse n’a pas seulement gagné : elle a trouvé un nouveau patron de la vitesse.

Avec trois médailles d’or, Franjo Von Allmen a été le skieur alpin le plus titré de ces JO de Milan-Cortina 2026 – Photo Agence Zoom/Alexis Boichard

Moment de très grande joie

Août 2025. Je raccroche avec Romane Miradoli après une interview. Elle m’explique son objectif : une médaille en Super-G. Il y a de l’ambition, car son histoire olympique n’a pas été simple. Mais je sens une force tranquille. Elle aborde ces Jeux autrement. Elle sait ce qui compte : le début de saison.
Six mois plus tard, les signaux sont là : un podium, un top 5, un top 10 en super-G. Puis arrive ce dimanche 11 février. Romane a rendez-vous avec l’histoire, pour la course de sa vie. Je vis la suite à la télévision depuis Bormio. Sur l’Olympia delle Tofane, moment immense : Romane Miradoli prend l’argent en super-G. Devant elle : Federica Brignone, gravement blessée en avril 2025.
C’est la première médaille olympique française en super-G féminin depuis 24 ans. La dernière remontait à Carole Montillet, or en 2002.
Et quelques jours plus tard, Samoëns fête Romane. La ville célèbre comme il se doit. Ce défilé sur la charrette… un moment de très grande joie, déjà vu plus de 50 000 fois sur les réseaux de TopSkiNews.

Moment de vérité

Au milieu de la première semaine, j’applaudis Johan Eliash, le président de la FIS. Depuis Cortina, il pointe l’éclatement des sites olympiques : « Si on peut tout concentrer au même endroit, c’est de loin le mieux. Cela réduit la complexité et les coûts. C’est plus facile pour les équipes, plus simple à planifier. Il y a plein d’avantages évidents. » La vérité est simple : le ski alpin aime l’unité aux Jeux. Un seul site, une seule montagne, une seule respiration.
À Milan–Cortina, ce n’était pas le choix. On empile les lieux, les logistiques, les trajets. On disperse les fans, on dilue l’ambiance, on fragmente le récit. Résultat : on perd du liant.
Et on s’apprête à refaire la même erreur pour 2030. Pourtant, Courchevel et Méribel formaient un duo naturel, proche, lisible, cohérent…

L’éloignement des sites de Bormio (ski alpin hommes) et Cortina d’Ampezzo (ski alpin dames) a contraint les fans de ski présents en Italie à faire le choix entre un site ou l’autre !

Moment de grande émotion

Comment rester indifférent à la détresse de Nils Allègre. Il termine au pied du podium du Super-G, quatrième, à trois centièmes de Marco Odermatt.
En zone mixte, sa parole est brute, très humaine. Face à moi, un athlète qui encaisse, sans tricher. Les mots sortent au compte-gouttes : « Frustration, déception, colère. Et aussi fierté de mon état d’esprit, de mon engagement, de mon courage. » Sa colère ne vise pas un adversaire. Elle vise le scénario, celui des centièmes qui basculent du mauvais côté : « J’ai fait trois fois 4e cet hiver, deux fois 5e. Toujours des centièmes. Aujourd’hui, trois ! » Le coup est rude, et il le dit : « C’est très dur à avaler. » Il parle d’une course aboutie, d’un engagement total. Il se sentait bien. Il insiste : c’était son meilleur niveau.

« Aujourd’hui, je suis inconsolable »

NILS ALLEGRE

Allègre met des mots sur une vérité du haut niveau, une somme de sacrifices. Et en ski, tout se joue vite, tout se joue fin, parfois sur un souffle : « Trois centièmes, c’est extrêmement dur. C’est le moment le plus dur de ma carrière. » Dans cette phrase, il y a la lucidité, et une cassure. Il a tout mis dans sa semaine, et il reste derrière la ligne.
Avant de partir, il lâche une dernière phrase, simple, définitive : « Aujourd’hui, je suis inconsolable. »

Moment où tout s’incline

L’image restera. Sara Hector et Thea Louise Stjernesund s’avancent, toutes deux médaillées d’argent en Super-G. Elles viennent vers celle qui vient d’écrire un exploit. Et soudain, dans l’aire d’arrivée, elles se prosternent devant la reine de ces Jeux : Federica Brignone.

En or en géant après l’or en super-G, Brignone signe un doublé inédit. Jamais une skieuse n’avait réussi cela aux mêmes Jeux. Elle rejoint un club jusque-là masculin, Hermann Maier (1998) et Markus Wasmeier (1994). « Quand j’ai franchi la ligne et vu la première place, j’ai entendu des cris. Je n’ai rien compris. Je ne m’y attendais pas. »

Moi non plus. Car le récit devient encore plus fort avec avril 2025 : Brignone chute lourdement, se blesse gravement à la jambe gauche. Longtemps, on a douté de son retour, et encore plus de sa capacité à performer aux Jeux. Ce jour-là, Brignone offre aussi une 20e médaille à l’Italie. Elle égale le record national, établi à Lillehammer 1994.

Grande Fede.

Une des images qui restera de ces Jeux : Thea Louise Stjernesund et Sara Hector qui se prosternent devant Federica Brignone, double chmapionne olympique en Super-G et géant – Photo copyright Agence Zoom

Moment glaçant

C’est sans doute la séquence la plus vue de ces Jeux : la chute de Lindsey Vonn, en descente olympique à Cortina. Mais ne comptez pas sur moi pour la relayer.

Gravement blessée à Crans-Montana, rupture du ligament croisé antérieur du genou gauche, Lindsey Vonn a choisi de s’aligner aux JO. Dimanche matin, dossard 13, elle s’élance. Treize secondes plus tard, elle chute. La chute est lourde. Elle hurle de douleur sur la piste. Elle est évacuée en hélicoptère.

Son retour visait Milan–Cortina 2026, avec un cap clair : l’or en descente. Et un moteur évident : Cortina, cette piste où elle a tant gagné, là où elle voulait écrire une dernière page de sa fabuleuse histoire de skieuse.

Avant sa blessure, elle dominait l’hiver en descente. À 41 ans, elle menait le classement du globe. Sur cinq courses, elle avait signé deux victoires, et un podium à chaque fois. Ce projet était le sien. Et le départ, sa décision. La veille, elle écrivait : « Je dispute ma dernière descente olympique. Je ne peux pas garantir un bon résultat, mais je peux garantir que je donnerai tout ce que j’ai. Quoi qu’il arrive, j’ai déjà gagné. »

Au moment où j’écris ces lignes, Lindsey Vonn est rentrée aux États-Unis. Elle a subi une cinquième intervention chirurgicale.

À la reine de la vitesse, je souhaite un bon rétablissement.

Moment « Braazzill »

Cette première manche restera longtemps dans les mémoires. Celle de Lucas Pinheiro Braathen, dossard 1, en géant. Quand il coupe la ligne, personne n’imagine encore qu’il vient de tuer le match.

Premier à s’élancer parmi 81 engagés, Braathen impose un rythme de patron. Et il fait déjà un grand ménage derrière lui. Un seul homme limite la casse : Marco Odermatt, tenant du titre. Le Suisse est le seul à rester sous la seconde, sauvé par un dernier secteur énorme. Loïc Meillard complète le trio. Mais l’écart pique déjà : plus d’une seconde et demie. Et la liste des retardataires s’allonge vite : Tumler, Kristoffersen, Brennsteiner, McGrath… À voir les mines déconfites lorsqu’ils regagnent leurs hôtels, on comprend que Braathen a frappé un grand coup.

Il restait à Lucas de bien gérer ce moment et à confirmer en deuxième manche. Il l’a fait, superbement. Un géant maîtrisé, presque clinique. Après ses deux échecs à Pékin (DNF en géant et en slalom), Braathen décroche l’or olympique.

Et avec lui, le Brésil entre dans l’histoire : première médaille d’or aux Jeux d’hiver. Et première médaille hivernale pour un représentant de l’Amérique du Sud.

Ce mercredi, l’hiver a pris l’accent brésilien et Lucas Pinheiro Braathen s’est élevé comme jamais sur un podium de ski alpin.

Incroyable image du podium du géant à Bormio avec le brésilien Lucas Pinheiro Braathen bondissant sur la plus haute marche du podium – Photo copyright Agence Zoom/Alexis Boichard

Moment à oublier

Il neige ce lundi matin sur Bormio. Dans ma tête, c’est le jour du sursaut. Le jour où le ski français remet l’église au centre du village. J’en suis convaincu. La médaille, on va la cueillir en début d’après-midi, au pied de la Stelvio. Et peu importe qui la prend. Mieux : je vois un rêve, un scénario « Salt Lake City 2 ». Un doublé pour nos slalomeurs. Oui, j’y crois.

Mais comment vous dire… En quelques instants, je bascule dans l’incrédulité. Paco sort, DNF. Clément frôle la sortie au même endroit, s’en sort d’extrême justesse, mais lâche presque deux secondes. Et Steven en concède quatre !

C’est trop pour un lundi matin. Je me dis : vivement le retour du soleil. Bonne nouvelle, il revient pour la deuxième manche. Sauf que la journée n’avait pas fini de se retourner.  Noël est DNF après huit secondes. Et Amiez termine 18e.

Rideau. Je regarde l’écran, et autour de moi, il n’y a plus grand-chose à ajouter. Ce n’est pas un jour sans. C’est un jour noir.
Un jour à oublier ? Non. La page sera tournée quand on aura eu des explications sur ce fiasco.

Moment de respect

La détresse d’Atle Lie McGrath, vécue au pied de la Stelvio, m’a marqué. Après une faute, il dit adieu à l’or en slalom qu’il touchait du bout de sa spatule. Il déchausse, jette ses bâtons, puis s’allonge dans la neige, près de la forêt, en bord de piste. La séquence tourne en boucle. Forte. Brute.

La montagne, elle, n’a pas commenté. Elle a juste accueilli sa douleur.

Photo copyright Agence Zoom/Alexis Boichard

Un peu plus tard, devant son hôtel, ses mots saisissent : « Le jour le plus difficile de ma vie. » Puis il évoque « des jours incroyablement difficiles en dehors du sport ». Son grand-père est décédé juste avant la cérémonie d’ouverture.
Et cette phrase, surtout, qui serre la gorge : « Il me faudra beaucoup de temps pour me remettre de tout ça. Je pense que j’aurai besoin d’aide, en fait… »

Respect Monsieur McGrath.

Et Ciao Bormio.