Il y a 60 ans, la Coupe du monde de ski alpin naissait à Kitzbühel presque par hasard. Une idée simple, échangée à table le 20 janvier 1966, allait transformer durablement le ski de compétition.
Photo copyright Hahnenkamm Race
En janvier 1966, sur la terrasse du fameux restaurant de la Seidlalm de Kitzbühel, une idée qui a ensuite transformé le ski alpin a pris forme. Trois amis se sont rencontrés entre deux séances d’entraînement sur la « Streif » pour partager une soupe de goulash servie par nul autre que le jeune Hansi Hinterseer alors âgé d’une douzaine d’années. Il y habitait avec sa grand-mère qui gérait alors le restaurant.
Avant la Coupe du monde, un ski sans logique globale
Ce qui n’était qu’une succession d’épreuves isolées allait devenir quelques mois plus tard une série internationale cohérente : la Coupe du monde de ski alpin.
Avec le recul, l’organisation des courses de haut niveau de ski alpin depuis les années 1930 paraît presque inimaginable. Les premières courses du Hahnenkamm remontent à 1931. Les autres grandes épreuves de l’époque étaient le Lauberhorn (depuis 1930), l’Arlberg-Kandahar (depuis 1928), les Championnats du Monde FIS (depuis 1931) et les Jeux olympiques d’hiver (depuis 1936) !
Pendant des décennies, les compétitions restaient des événements indépendants, chacune importante en soi. Cela n’enlève cependant rien aux performances exceptionnelles de cette époque. Mais il n’existait aucun classement général officiel sur une saison complète. Aucun système de points ne permettait de viser un titre global en fin d’hiver. Le système des points FIS n’était pas encore vraiment établi et les champions de l’époque couraient sans casque !
La télévision était absente pendant longtemps. Pour suivre les grandes courses, il fallait une radio ou se déplacer sur place.
À Kitzbühel, l’ORF retransmit des courses pour la première fois en 1959, en noir et blanc. Au milieu des années 1960, la volonté de structurer le calendrier international s’est accélérée. Des compétitions comparatives comme la Coupe des Pays Alpins à Davos ou Val d’Isère puis le tournoi des Trois Nations à Vail au Colorado en mars 1965 ouvraient la voie et les esprits visiblement. Le ski alpin devenait de plus en plus international, grâce aussi aux exploits d’athlètes spectaculaires comme Marielle Goitschel, Karl Schranz ou Jean Claude Killy.
Aux côtés des sites européens traditionnels, les organisateurs américains voulaient eux aussi accueillir des courses internationales dans des stations nouvellement créées comme Vail. Une évolution bienvenue, surtout après l’impact limité des Mondiaux 1950 à Aspen ou des Jeux de 1960 à Squaw Valley.
Kitzbühel 1966, l’idée qui change tout
Puis arriva 1966. Kitzbühel devint donc le théâtre d’une idée appelée à révolutionner durablement le ski alpin de compétition. Tout en dégustant leur soupe, les trois hommes discutaient de tout et de rien. Parmi eux, le journaliste Serge Lang, leader de la rubrique ski au journal L’Equipe, le directeur du ski français Honoré Bonnet et son homologue américain Bob Beattie en poste depuis 1961.

A un moment, Beattie demanda à son ami Lang de lui expliquer en quoi consistait donc ce « Challenge de l’Equipe » dont il avait pris connaissance récemment après avoir constaté que son leader Billy Kidd en était le leader après sa victoire dans le slalom géant d’Adelboden. Le journaliste français lui expliqua alors que, sur la demande de l’ancien patron du Tour de France Jacques Goddet, il avait concocté un projet de circuit des grandes courses de ski alpin. Il devait à l’origine être patronné par la société des Eaux d’Evian, par ailleurs partenaire du Tour de France ! Seules des grandes « Classique » européennes furent alors retenues pour le classement général remporté par la suite par Marielle Goitchel et Karl Schranz.

Donner un sens à une saison entière
Bob Beattie prit note de cette information mais proposa ensuite d’organiser un championnat du monde chaque année pour donner une plus grande chance aux USA de mettre sur pied un grand rendez-vous international ! Honoré Bonnet pour sa part préférait une autre voie : regrouper plusieurs courses sur une saison afin de réduire la part de hasard.
En pensant à la prochaine Coupe du Monde de football en Angleterre, Serge Lang lança alors :« Et si nous faisions aussi une “World Cup” ? Il suffisait en fait d’ajouter des courses américaines au « Challenge de l’Équipe !» Le terme existait déjà en anglais. L’idée était lancée. Les initiateurs espéraient internationaliser davantage le ski et renforcer l’intérêt du public.
Un classement général rendrait la saison plus lisible. Ce nouveau championnat mondial aux points deviendrait un objectif majeur pour les athlètes. Le projet fut affiné au mois d’août lors des Championnats du Monde FIS à Portillo où les principaux coureurs comme Jean Claude Killy, Guy Perillat, Léo Lacroix ou Karl Schranz prirent une part prépondérante à la discussion. A un moment donné, Killy donnait un avis décisif quand il dit « si Schranz ne gagne aucun titre au Chili, personne ne se souviendra de sa superbe saison 1965/66, il faut absolument faire ce championnat de ski aux points sur le modèle de la F1 ! »
Le Président de la FIS de l’époque, le Suisse Marc Hodler, lui-même un ancien coureur, fut mis dans la confidence et donna son accord pour soutenir cette idée, permettant à Serge Lang de rédiger le 11 août 1966 sur sa machine à écrire Hermes Baby (voir ci-dessous) sur une seule page un simple règlement. Un an plus tard, le concept fut officiellement approuvé au Congrès FIS, à Beyrouth, au Liban. Et ce malgré l’opposition de nombreux officiels de la FIS y compris le Président de l’ancien Comité FIS descente/slalom, le Français Robert Faure, qui ne voulait pas en entendre parler !

1967, naissance d’un circuit mondial
La première Coupe du Monde (officieuse) et soutenue par Evian et L’Equipe eut lieu en 1967, du 5 janvier au 26 mars. Elle comprenait les spécialités de l’époque, la descente, le slalom géant et le slalom. Les premiers vainqueurs du classement général furent Jean Claude Killy (avec le maximum de points possible de 225) et la Canadienne Nancy Greene qui s’imposa face à Marielle à l’issue de la toute dernière de course de Jackson Hole, dans le Wyoming. Ils réalisèrent le doublé en 1968 !
De 36 courses à un calendrier planétaire
À partir de la saison 1968-1969, la Coupe du Monde débuta en décembre (lors de l’ancienne « Classique » du Critérium à la Daille qui réunissait les femmes et les hommes) pour s’achever aux USA en mars. Il y eut alors 36 courses en tout par saison. Aujourd’hui, on en compte environ 75. Le combiné fut ajouté en 1975, et le Super-G en décembre 1982.
« Kitzbühel est fier d’avoir figuré au calendrier de la Coupe du Monde dès le début », explique Michael Huber, président du Ski Club de Kitzbühel. Selon les écrits de Serge Lang, la ville joua un rôle décisif dans le succès initial. En 1967 il fut ravi de lire une banderole suspendue dans le centre de la ville qui accueillait les spectateurs par ces mots : « WORLD CUP IN KITZBÜHEL. »

Malheureusement, le combiné ne survécut pas et disparut définitivement dans sa forme classique en 2016. Ironie de l’histoire : c’est à Kitzbühel que tout se termina. Alexis Pinturault remporta ce dernier combiné. Il devint le dernier vainqueur du Hahnenkamm dans le sens originel du combiné alpin.











